Interviews

Interview Agnès Dessaigne sur le livre blanc santé des femmes

Agnès Dessaigne

Autrice du Livre Blanc sur la santé des femmes, intégrant les enjeux liés à la communication et à la perception du public, portée par la fondation de l’académie de médecine

Genèse

Ce livre blanc est issu d’un cycle de sept conférences organisées par la Fondation de l’Académie de Médecine. À quel moment est-il apparu nécessaire de transformer ces échanges en un document structuré et public ? Qu’est-ce qui manquait jusque-là dans le débat sur la santé des femmes ?

La Fondation de l’Académie de médecine (FAM) a eu l’idée de ce cycle de conférences sur la santé des femmes, ouvert à tous, sous l’égide du Dr Elisabeth Elefant et du Pr Richard Villet, membres de l’académie de Médecine. Ce livre blanc s’appuie sur les contributions croisées de trente intervenants de disciplines différentes ( politiques… et sociales) et patientes qui offrent une vision globale actuelle et nuancée sur la santé des femmes. Il couvre quatre périodes de vie (adolescence, période de périnatalité, âge adulte, grand âge) ainsi que des contextes transverses (travail, situations de précarité – femmes victimes de handicap, de violence, incarcérées).

Plusieurs sujets sensibles ou tabous, souvent négligés, ont ainsi été abordés avec rigueur (santé mentale des adolescentes, gestion du désir d’enfant, endométriose, accès à l’IVG, grand âge, violences conjugales, précarité, etc.).

Le Dr Elisabeth Elefant et l’équipe de la FAM ont souhaité donner une portée plus large à ces connaissances, échanges et idées, riches et pluriels, en les rassemblant dans un livre blanc. Après avoir suivi ces conférences riches et inspirantes, j’ai naturellement souhaité m’investir dans ce projet. Je les remercie de m’avoir confié la conception et la réalisation de ce livre blanc, ainsi que l’opportunité de contribuer à des propositions d’actions concrètes pour les décideurs publics, les professionnels de santé et le grand public.

Compte tenu de la diversité et de la richesse des questions abordées sur la santé des femmes, il était important que ces regards croisés, de cardiologue, gynécologue, psychiatre, psychologue mais aussi de politique, journaliste, sociologue, chercheurs, historienne, et bien sûr de femmes soignées soient partagés avec le plus grand nombre.

À ma connaissance, il n’existait pas jusqu’à présent d’état des lieux de la santé des femmes en France abordant de manière spécifique les différentes périodes de leur vie, et s’appuyant sur une telle diversité d’angles complémentaires. Cette approche permet de rendre compte très concrètement de problématiques rencontrées, tout en mettant en lumière des pistes d’action pour améliorer la santé féminine en France.

Engagement personnel

Vous êtes engagée de longue date sur les enjeux de santé publique et de santé des femmes. Qu’est-ce qui vous a convaincue de valoriser personnellement ce travail collectif, et quel regard spécifique avez-vous souhaité y apporter ?

Je suis effectivement engagée de longue date en santé publique, notamment sur les enjeux de prévention et d’équité. Cet engagement a forgé ma conviction qu’une approche à la fois rigoureuse et ancrée dans le terrain est essentielle.

En tant qu’ancienne responsable scientifique à la Haute Autorité de santé (HAS), j’ai eu l’opportunité de contribuer à l’évaluation de programmes nationaux de dépistage de maladies rares ou chroniques ainsi qu’au rapport prospectif de la HAS Sexe, Genre et Santé (2020). Cette expérience m’a permis de mesurer l’importance d’une approche à la fois scientifique et ancrée dans les réalités de terrain.

Aujourd’hui, mon engagement se poursuit à travers plusieurs missions complémentaires : membre du jury du Challenge Prévention (BPI), travaux sur la mésinformation en santé, ainsi que des activités de conseil en santé publique et d’évaluation de l’innovation. Mon fil rouge ? Décloisonner les silos pour créer des ponts entre expertises et expériences variées, et concilier des enjeux qui, en apparence, pourraient sembler opposés.

C’est cette approche qui m’a motivée à participer à ce travail collectif, où la diversité des regards permet d’enrichir les réflexions et d’imaginer des solutions adaptées aux réalités complexes de la santé des femmes Il est très important que leurs problématiques, soient partagés de façon incarnée par des contributions pluri disciplinaires. Des réflexions nourries d’expériences de terrain et de connaissances qui n’imposent pas des vérités uniques mais peuvent aider à ne pas oublier ce qui compte pour la santé des femmes

Constats clés

Au fil des contributions, le livre blanc montre que les femmes vivent plus longtemps, mais pas forcément en meilleure santé. Selon vous, quel est le déséquilibre le plus préoccupant mis en lumière par ce travail : les biais de prise en charge, les retards de diagnostic, l’accès aux soins, ou le manque de prévention ciblée ?

Effectivement, les femmes vivent plus longtemps, avec une espérance de vie à la naissance de 85,9 ans vs 80,3 ans pour les hommes (2025), mais leur espérance de vie moyenne dite sans incapacité est proche de celle des hommes, 64,1 vs 63,7 ans (2024).

Le livre blanc de la FAM met en évidence plusieurs déséquilibres en santé, mais l’un d’eux apparaît comme central : les biais de prise en charge. Ils ne relèvent ni d’un manque d’engagement des professionnels ni d’une lecture conflictuelle des enjeux de santé, mais en partie d’une construction historique de la médecine, fondée sur un modèle de référence majoritairement masculin.

Cela se traduit aujourd’hui par des biais d’interprétation clinique, clairement documentés. À symptômes comparables, les femmes voient plus fréquemment leurs plaintes minimisées, invisibilisées ou orientées vers des causes psychologiques, ce qui contribue à des retards de diagnostic, notamment pour l’endométriose ou certaines maladies cardiovasculaires par exemple.

Ces biais produisent des effets en chaîne. Ils limitent l’efficacité de la prévention, encore largement construite à partir de signaux d’alerte masculins, et fragilisent l’accès aux soins, en particulier pour les femmes déjà en situation de vulnérabilité. Ils permettent aussi de mieux comprendre pourquoi les femmes vivent plus longtemps que les hommes, mais avec davantage d’années vécues en mauvaise santé.

Le constat posé est d’abord un constat de pratiques et d’organisation du système de santé. Améliorer la santé des femmes suppose d’intégrer plus systématiquement les dimensions du sexe (différences physiologiques dues à des facteurs chromosomiques, hormonaux et anatomiques) et du genre (différences résultant de rôles, comportements et identités socialement construits), dans la formation des professionnels, la recherche biomédicale et les stratégies de prévention, afin d’ajuster les pratiques à la réalité des parcours de vie et de santé.

Messages aux décideurs

Le livre blanc formule des messages clairs à destination des décideurs publics. S’il ne fallait en retenir qu’un seul à traduire rapidement en politique publique concrète, lequel serait-il ?

Ayant accompagné l’élaboration de ce livre blanc, je mesure combien il est difficile de dégager une priorité unique à partir des constats qu’il rassemble. Les contributions font apparaître une grande diversité de situations, d’âges et de vulnérabilités, qui rend toute hiérarchisation nécessairement difficile.

Plutôt que de privilégier un enjeu ou une population, le livre blanc a notamment cherché à mettre en lumière ce qui, de façon transversale, fragilise la qualité des prises en charge. À mon sens, le message qui s’impose le plus naturellement est la nécessité d’intégrer plus systématiquement et réellement le sexe et le genre dans les politiques de santé. Non comme une politique ciblée supplémentaire, mais comme un principe d’analyse et d’action, permettant d’adapter les dispositifs existants à la réalité des parcours de santé.

La santé des femmes est à l’agenda des politiques publiques depuis une dizaine d’année et s’impose progressivement, avec une visibilité croissante dans les débats et les communications. Les pouvoirs publics ont un rôle central à jouer, que ce soit dans les politiques de santé, de recherche ou d’éducation, avec une volonté et des moyens pour renforcer l’éducation à la santé, notamment à l’école. Les professionnels de santé, les acteurs de terrain, les associations et les citoyennes et citoyens eux-mêmes sont tout aussi essentiels pour faire avancer concrètement ces enjeux. L’amélioration de la santé des femmes ne relève pas d’une seule action ou d’un seul acteur, mais bien d’une démarche collective, où chaque partie prenante apporte son expertise et son expérience. C’est en combinant ces forces que pourront être transformées les intentions en réalisations tangibles

Et après ?

Un livre blanc n’est pas une fin en soi. Comment voyez-vous la suite : diffusion, appropriation par les pouvoirs publics, impact sur la formation des professionnels ou sur l’opinion publique ? Et comment éviter que ces constats restent lettre morte ?

La FAM a déjà mené plusieurs actions pour la diffusion de ce livre blanc, une tribune dans le Monde, une campagne ciblée sur les femmes concernées par la ménopause sur Doctolib (plus de 21 000 personnes ont téléchargé le document en 3 semaines). Vous le faites aujourd’hui à travers cet article qui donnera envie, je l’espère, de lire cet état des lieux pour mieux comprendre des problématiques qui se posent aujourd’hui sur la santé des femmes et inspirer des actions efficaces.

Les femmes ont des besoins médicaux uniques et complexes liés à la fertilité, à la grossesse, à la récupération post-partum, à la santé menstruelle, et à la ménopause. En même temps, au-delà des problèmes de santé qui leurs sont spécifiques, il est essentiel de (re) connaître que de nombreuses affections touchent différemment les hommes et les femmes, soulignant des spécificités qu’il faut absolument intégrer.

Les choses commencent à bouger concrètement, sous l’influence de femmes et d’hommes engagés sur le sujet. Ainsi, par exemple, en formation continue des médecins, un nouveau et premier DUI Santé Sorbonne sur pathologies cardiaques de la femme à la Pitié Salpêtrière est proposé depuis cette année. Et de nombreuses autres initiatives existent (campagne de détection insuffisance cardiaque de l’assurance maladie, etc.)

Les angles morts restent nombreux et les obstacles bien réels, mais des avancées notables existent pour la santé des femmes : l’endométriose est désormais reconnue et mieux prise en charge, la ménopause est moins taboue, et les mécanismes neuro-hormonaux liés au sexe (perception de la douleur, métabolisation des médicaments) font l’objet d’une reconnaissance scientifique accrue. La prise en compte du sexe et du genre dans les essais cliniques évolue, même si des efforts restent nécessaires pour en évaluer pleinement l’impact.

Améliorer la santé des femmes constitue un enjeu majeur pour la santé de tous. Cela appelle une mobilisation individuelle et collective, l’adoption de politiques publiques adaptées volontaristes et un renforcement constant des formations professionnelles. La prise en compte des dimensions sociales, culturelles, psychologiques et biologiques dans les soins et l’intégration systématique de questions liées au sexe, au genre dans la recherche et la formation notamment médicale, sont clés pour progresser vers une santé plus équitable, plus globale et plus juste pour tous.

Vous pouvez contacter Agnés Dessaigne à l’adresse a.dessaigne@yahoo.fr

Commentaires

Cela pourrait vous intérresser

Interviews

Retour sur la dernière soirée-débat

Sylvain Vallez Secrétaire général sortant de la fédération des Hauts de Seine du Secours Populaire Français Que retenez-vous de l’intervention […]

Éditos

Grippe : à quand une vaccination obligatoire ?

Auteur : Vincent Olivier

Chaque année, à la sortie de l’hiver, la même question revient, lancinante : pourquoi les professionnels de santé sont-ils si peu […]