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Interview de Lamine Gharbi, Président de la FHP

Présentation de la FHP et de la « fédération à mission »

1. La FHP représente environ 1 100 cliniques et hôpitaux privés, qui assurent chaque année la prise en charge de 9 millions de patients. Mais dans l’imaginaire collectif, « clinique privée » rime encore souvent avec « chirurgie esthétique pour les riches ». Comment vous battez-vous contre ce cliché, et gagnez-vous ce combat ?

Ce vieux cliché de la « carte Vitale Platinium » persiste encore chez une poignée d’idéologues convaincus de se situer dans le camp du bien. Mais les Français, eux, constatent chaque jour sur leur territoire que les cliniques et hôpitaux privés sont des acteurs des missions de service public. Quand une profession représente 35% de l’activité hospitalière d’un pays, en médecine, chirurgie, obstétrique, soins de réadaptation, santé mentale, ou encore 60% de la chirurgie, elle ne peut être caricaturée ! Ne serait-ce que par le plus élémentaire respect dus aux professionnels de santé remarquables qui exercent en notre sein : 40 000 médecins libéraux, 55 000 infirmiers, 30 000 aides-soignants…

Nous sommes un secteur régulé par l’Etat, et nos résultats de certification, illustrant la qualité des prises en charge pour les 9 millions de patientes et de patients qui nous font confiance chaque année, sont le meilleur témoignage du service que nous rendons à la population. 91% des établissements de santé privés sont certifiés « Haute qualité des soins » ou « Qualité des soins confirmée » par la Haute Autorité de Santé. Les citoyens se moquent comme d’une guigne des « statuts », public ou privé, qui dictent encore trop souvent les décisions : ils veulent juste être bien soignés.

Un récent baromètre CSA montre toutefois qu’un tiers des personnes interrogées considère qu’un rôle accru des acteurs privés dans la gestion de la santé des Français serait une bonne chose : qualité des soins, accès aux soins, efficience… A moins d’un an de l’élection présidentielle, c’est un regard lucide et inspirant. Ne jouons donc pas les « Calimero », mais continuons à prouver que le secteur privé, par ses missions et son efficience, est une part substantielle de la solution pour résoudre les maux qui sapent la confiance dans l’avenir.

2. La FHP est devenue « fédération à mission » le 7 janvier 2026, dans le cadre de la loi PACTE. Pour ceux qui ne connaissent pas ce statut : concrètement, qu’est-ce que ça change dans votre façon de fonctionner ? Ce n’est pas juste un label de communication ?

Nous engager dans ce cheminement a été une démarche volontaire de notre part, car les notions d’intérêt général et de missions au service du public relève de l’évidence quand on est acteur de santé. Nous n’y étions nullement contraints en tant que Fédération, mais on l’a fait. Nombre de nos adhérents ont aussi mené cette démarche de société à mission. Aujourd’hui en France, il faut savoir qu’il y a 2500 sociétés à mission et que la santé est l’un des quatre enjeux les plus portés dans ce cadre.

Je peux vous dire que c’est tout sauf de l’affichage ! Nous sommes mobilisés depuis plusieurs années, soutenus par un Comité de mission présidé par l’ancienne sénatrice Catherine Deroche, qui veille à la bonne déclinaison des engagements statutaires de notre modèle de mission. Ce modèle est un véritable aiguillon pour œuvrer avec toutes nos parties prenantes – soignants, patients, associations… – sur des engagements très concrets et dûment évalués : attractivité des métiers du soin, coopérations sur les territoires, santé durable, prévention…

Début 2026, l’audit de l’Organisme Tiers Indépendant qui nous a contrôlés en 2025 a été couronné de succès, et l’OTI a souligné « le dynamisme » de la FHP pour mettre en œuvre sa mission. Mais hors de question de se reposer sur nos lauriers pour autant, car cette reconnaissance nous engage à amplifier nos ambitions ! La Communauté des entreprises à mission, dont nous sommes membres à présent, nous aidera aussi à maintenir ce cap.

La crise financière : les 46% de déficit

3. En 2025, 46 % des cliniques et hôpitaux privés sont déficitaires, contre 26 % en 2021. Les causes sont multiples : des tarifs hospitaliers ne couvrant pas les coûts, un milliard d’inflation non compensée entre 2021 et 2024, un sous-financement des ressources humaines. 66 % des cliniques dotées d’un service d’urgences sont déficitaires, 77 % de celles ayant un service de réanimation, et 76 % de celles disposant d’une maternité. Ce sont précisément les activités qu’on ne peut pas fermer sans conséquences directes sur les patients. Est-ce que vous nous dites que le système est en train de s’effondrer par le bas ?

Je dis que la situation économique des établissements de santé en général, et du secteur privé en particulier, se dégrade d’année en année et que ce n’est plus tenable. Des arbitrages annuels purement comptables, un Ondam hors-sol, tiennent lieu aujourd’hui de stratégie pour la santé de notre pays. Or il faut de la visibilité pour pouvoir investir et innover au plus près des besoins de soins des Français. Avec Agnès Buzyn, nous avions fait une petite révolution : la signature d’un protocole de pluriannualité des ressources entre l’Etat et les fédérations hospitalières, assortie d’engagements réciproques. Aujourd’hui, il est urgent de redonner des perspectives.

Dans le contexte économique dégradé actuel, la question centrale est : comment parvenir à concilier les économies indispensables avec une amélioration des prises en charge, et des marges de manœuvre pour l’innovation et la prévention. Les leviers, comme le développement de l’ambulatoire, sont réels : alors qu’attend-on pour donner les bonnes impulsions ?

Notre ministre de la Santé a dit récemment : « On doit regarder chaque euro dépensé ». C’est juste, mais je complèterais en disant que chaque euro dépensé dans le système de santé doit être évalué à l’aune du service rendu au patient, et des missions réalisées. Réalise-t-on par exemple que plus de 3,6 milliards d’euros de financement ont été alloués à des établissements de SMR et de psychiatrie, essentiellement publics, sur la base de « lits déclarés » et non sur les soins effectivement prodigués ? Il faut avoir le courage de poser sereinement ce sujet sur la table.

La distorsion public/privé : un combat politique

4. Le secteur privé réalise 35 % de l’activité hospitalière nationale, mais ne bénéficie que de 17 % des financements de l’ONDAM hospitalier. Vous dites que c’est une injustice. Mais le secteur public supporte aussi des missions que vous n’assumez pas — permanence des soins, accueil des cas les plus lourds, formation universitaire… Est-ce vraiment comparable ?

D’abord, les deux données – 35% versus 17% – apportent mieux que tous les longs discours la démonstration de l’efficience de l’hospitalisation privée ! Ensuite, l’étude de la réalité de nos missions vient battre en brèche les fausses représentations. Plus de 55 millions de Français habitent à moins de 30 minutes d’une clinique privée. Nous prenons en charge les mêmes patients que le secteur public : par exemple, les patients accueillis dans les services d’urgence privés présentent les mêmes niveaux de sévérité que ceux des SU publics. Nos soins médicaux et de réadaptation soignent même des patients aux pathologies plus lourdes, alors que la différence de tarif public-privé atteint 80%. 20 % des patients titulaires de la complémentaire santé solidaire ou de l’aide médicale d’Etat sont pris en charge dans nos établissements.

Surtout, sans notre « lumière allumée », le système de santé ne tiendrait pas : dans certains territoires, défavorisés ou en tension, nous assurons plus de 50 % des prises en charge en médecine/chirurgie/obstétrique. Public et privé ont besoin l’un de l’autre et Arnaud Robinet, le président de la FHF, l’a dit très justement l’autre jour en rappelant que l’hôpital public n’était pas « un ilot » et que « la coordination et la coopération » entre l’ensemble des acteurs étaient indispensable.

Mais derrière votre question, il y a une vérité têtue : alors que le système de santé ne peut fonctionner que grâce à toutes ses composantes, les nombreux coups de canif à l’équité et à la considération de notre profession lui portent préjudice. Trois illustrations parmi beaucoup d’autres : les freins que nous rencontrons à l’accueil des internes dans nos établissements, alors que nous pouvons être des terrains de stage très qualitatifs ; les retraits arbitraires d’autorisations au détriment de l’offre de soins ; ou l’absence de reconnaissance de missions, comme en Bretagne où, malgré une offre de soins large et diversifiée maillant les quatre départements, aucune réanimation ne nous a jamais été attribuée.

La santé dans l’agenda politique : présidentielle en vue

5. Entre 2020 et 2026, l’ONDAM a augmenté de 69 milliards d’euros. Et pourtant, les Français ne sont pas rassurés, les professionnels ne se sentent pas mieux reconnus. On dépense plus sans aller mieux : c’est un problème de structure ou de volonté politique ?

Notre système de santé est aujourd’hui confronté à un défi majeur : continuer à répondre aux besoins de la population dans un cadre financier qui n’est plus extensible. C’est possible en mobilisant autour des leviers de pertinence et d’efficience toutes les forces du système, établissements de tous statuts, professionnels de santé, sanitaire et médicosocial… Sinon, on continuera à cristalliser les difficultés et à s’enfoncer un peu plus année après année. Répondre aux enjeux de santé publique exige une transformation en profondeur des politiques publiques : sortir des logiques de cloisonnement, privilégier la pertinence des soins, inscrire l’action dans une vision pluriannuelle, évaluer le service rendu au patient et valoriser ce qui fonctionne vraiment. Tout ceci nécessite du temps long et donc une stabilité ministérielle soustraite à l’imminence d’échéances électorales.

Vous dites « les professionnels ne se sentent pas mieux reconnus » ; c’est tout à fait vrai. Avec des besoins croissants de soins, la formation et l’attractivité des métiers de la santé devraient être au sommet des préoccupations des politiques publiques. On ne peut pas à la fois annoncer un plan d’attractivité gouvernemental et baisser drastiquement les crédits de la formation et de l’apprentissage. Dans notre secteur, à cause notamment des tarifs qui ne couvrent pas les coûts, les salaires des professionnels de santé décrochent par rapport au secteur public : par exemple, l’écart salarial est de 24% pour les infirmier.e.s au détriment au privé. Le péril sur l’offre de soins est réel.

Vision et ambitions

6. La FHP est une fédération à mission qui porte des valeurs de bien commun, mais elle représente aussi des groupes hospitaliers qui sont des acteurs économiques lucratifs. Comment vous gérez cette tension interne, entre intérêt général affiché et intérêts commerciaux réels ?

Il n’y a pas de tension car non seulement il n’y a pas d’opposition entre intérêt général et acteurs privés, mais surtout ce raisonnement est emblématique de ce qui dysfonctionne aujourd’hui dans notre système de santé : une représentation fantasmée de l’irruption dérégulée, dans le champ de la santé, d’acteurs privés mûs par une recherche excessive de profit, nuisant à la qualité et à l’égalité des citoyens devant les soins. Or la réalité du secteur hospitalier, et de l’hospitalisation privée, est tout autre.

La réalité est celle d’un Etat qui tente d’enrayer la charge de la dette, entrainant la santé comme d’autres secteurs dans des trajectoires financières déclinantes. Face à cela, ce qu’on appelle souvent « financiarisation » ne se réfère à rien d’autre pour notre secteur, qu’à des investissements privés indispensables pour moderniser l’offre de soins, maintenir la présence territoriale, et soutenir l’innovation médicale et technologique indispensable pour toujours mieux soigner.

Quand l’allocation de ressources n’est pas suffisante, comme c’est le cas aujourd’hui, notre équilibre économique s’en trouve considérablement fragilisé : avouez que cela invalide lourdement l’argument d’une rentabilité échappant au contrôle ! La question de l’investissement est essentielle, et aujourd’hui, dans un cadre de régulation incertain, de ressources insuffisantes et d’absence de pluriannualité, cette capacité d’investissement est menacée, mettant en péril nos missions. On est loin des fantasmes, mais on est dans la réalité du soin.

7. Si vous deviez nommer une seule réforme — une seule — qui changerait vraiment la donne pour l’hospitalisation privée et pour les patients dans les 5 prochaines années, ce serait laquelle ?

Bien sûr je pense à la loi de programmation, au virage préventif, au soutien à l’innovation… mais en socle de tout cela, il y a la méthode. Il n’est plus possible de se voir imposer des réformes qui n’ont été précédées d’aucune simulation ni étude d’impact ; ou d’être mis devant le fait accompli de textes et d’arbitrages qui n’ont donné lieu à aucune concertation préalable des acteurs de santé, donc de ceux qui sont concernés au premier chef.

Il faut faire donc évoluer la gouvernance vers davantage de co-construction et de démocratie en santé, et remplacer les injonctions descendantes par la confiance a priori et la contractualisation. Ceci dans le cadre d’un Service public de santé pleinement inclusif de tous les acteurs du territoire, y compris les représentants de la démocratie sanitaire et les élus. On raisonne beaucoup trop dans notre pays en termes de structures, en pensant qu’un jeu de bonneteau entre untel ou untel suffit à résoudre les problèmes ; or il faut penser en termes de missions en réponse aux attentes des patients, aux mutations démographiques et épidémiologiques, aux virages préventifs et technologiques ! Et poser le principe systématique d’évaluation de l’euro « utile » à la santé, avec une trajectoire de l’Ondam qui pourrait s’en trouver fortement modifiée.

Tout ceci constitue sans doute un chemin plus exigeant, mais c’est le seul qui vaille et nous saurons exprimer ce message aux candidat.e.s à l’élection présentielle.

Propos recueillis par Sophie Goudal.

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